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Négliger un milliard de personnes ?

En avril, l’OMS a publié un rapport intermédiaire sur la stratégie de lutte contre les maladies tropicales négligées (MTN). René Stäheli, directeur de FAIRMED, explique pourquoi l’approche globale de l’OMS représente une validation du travail de FAIRMED et pourquoi les médicaments ne sont qu’une pièce d’un grand puzzle.

René Stäheli, directeur de FAIRMED, est satisfait avec la nouvelle stratégie de FAIRMED.


FAIRMED sur place : Au printemps 2017, l’OMS a publié son quatrième rapport sur les maladies tropicales négligées (MTN). Ce rapport intermédiaire passe en revue les progrès réalisés en vue d’atteindre les cibles de la feuille de route pour 2020. Où en sommes-nous ?

René Stäheli : D’une part, le rapport montre les succès rencontrés dans la lutte contre les MTN : par exemple, le nombre de cas de maladie du sommeil a baissé de 90 % au cours des quinze dernières années, la dracunculose est presque éradiquée (résultat auquel FAIRMED au Cameroun a fortement contribué) et les cas d’ulcère de Buruli ont reculé de près de 60 %. D’autre part, le rapport montre qu’il reste d’énormes défis à relever pour atteindre les objectifs fixés.

Quels sont ces défis ?

D’une part, défendre le terrain conquis et effectuer un suivi et une surveillance afin de pouvoir réagir immédiatement en cas de recrudescence d’une maladie. D’autre part, poursuivre la recherche de nouveaux médicaments au cas où les traitements existants perdent en efficacité et veiller à ce que l’information sanitaire sur les MTN soit plus profondément ancrée dans les systèmes de santé publics. Les pays en guerre et les systèmes de santé qui se sont effondrés représentent un grand défi.

Le rapport présente-t-il des conclusions surprenantes ?

Disons-le comme cela : l’OMS parle de plus en plus clairement d’intégration des MTN dans les systèmes de santé, d’actions intersectorielles et de contribution aux objectifs de développement durable et à la couverture sanitaire universelle. Ce qui est très réjouissant, c’est que l’OMS reconnait sans ambiguïté que même une fois les cibles de la feuille de route atteintes, des millions de personnes continueront de souffrir des conséquences d’une MTN. Ces personnes ne seront pas (ou pas entièrement) en mesure de travailler, que la maladie à l’origine de leurs incapacités ait été éradiquée ou non. Cela correspond précisément à l’approche globale que suit FAIRMED.

Cela veut-il dire que dans son rapport, l’OMS appuie les méthodes de travail de FAIRMED ?

Oui, l’OMS nous a copiés ! (rires) Nous avons le sentiment que le quatrième rapport sur les MTN confirme que notre approche intégrée et intersectorielle est la voie à suivre. Nous avons appris qu’il n’est plus possible de choisir de traiter une seule maladie parmi d’autres. La santé des personnes dans les zones de nos projets dépend d’un grand nombre de facteurs très différents, dont les interactions doivent être prises en compte pour que l’action soit efficace. Un exemple manifeste est peut-être celui du traitement médicamenteux de la bilharziose...

... Juste après avoir terminé leur traitement, les patients sont de nouveau infectés lorsqu’ils vont puiser de l’eau à la rivière.

Exactement ! Outre une offre sanitaire efficace, la question de l’eau potable et des eaux usées, le contrôle des vecteurs de la maladie, mais aussi la formation, l’alimentation et de nombreux autres facteurs jouent un rôle. Bref, il faut intégrer tout ce qui peut impacter l’état de santé des individus. Le traitement médicamenteux d’une maladie ne constitue qu’une petite pièce du puzzle.

Comment les organisations d’aide au développement qui, à l’instar de FAIRMED, luttent contre les MTN peuvent-elles mettre en œuvre cette approche globale ?

C’est sur place, avec les populations locales, que nous identifions les principaux facteurs qui ont une influence sur leur santé. Nous là-dessus que nous basons nos projets : nous faisons du mieux possible le lien entre le savoir-faire des populations, des organisations et des autorités locales et notre propre expérience et des faits scientifiquement démontrés. Cela permet de dégager des solutions adaptées aux spécificités locales et portées par tous.

À l’occasion du sommet de Genève sur les MTN, FAIRMED a participé à la création de la « Swiss Alliance against Tropical Diseases ». Est-ce que la même tendance que dans le rapport de l’OMS se manifeste dans cette initiative, à savoir une approche globale et intégrée dans la lutte contre les MTN ?

Absolument. Il est impressionnant de constater le nombre d’organisations qui s’engagent contre les MTN dans un pays aussi petit que la Suisse : plusieurs organisations d’aide au développement, d’universités et de groupes pharmaceutiques. Que nous travaillions sur le terrain ou en laboratoire, nous poursuivons tous un but commun. Que le fardeau des MTN soit enfin porté à la connaissance d’un plus large public. Les MTN ne concernent pas que quelques milliers de personnes, mais bien un milliard d’êtres humains.

... Tant et si bien que même quelqu’un comme Bill Gates s’engage dans le combat contre les MTN.

Le fait que Bill Gates mette sa célébrité et sa fortune au service de la lutte contre les MTN est très utile à notre cause.