Décolonisation – un enjeu également pour FAIRMED!

Lorenz Indermühle

Dans le rapport annuel de l’année dernière, je vous avais expliqué pourquoi la décolonisation constituait un enjeu aussi pour FAIRMED. Maintenant, essayons d’aborder le sujet de manière plus concrète. D’analyser ce que cela signifie – pour FAIRMED en Afrique, pour FAIRMED en Asie, pour FAIRMED en Suisse. À cet effet, j’ai invité une collaboratrice et un collaborateur de FAIRMED à échanger et à s’exprimer sur le sujet : Nirmala Sharma et Ferdinand Mou, nos responsables pays pour le Népal et le Cameroun. Comment perçoivent-ils FAIRMED et sa logique de localisation dans un contexte de décolonisation? Quelles sont leurs observations et que pouvons-nous apprendre à leur contact ?

Lorenz : Nirmala et Ferdinand, merci beaucoup d’avoir accepté de participer à cet entretien. Ma première question pour vous est la suivante : quelle est votre expérience de la localisation dans le contexte de décolonisation ? Quelles sont les avancées ? Et quels défis restent à relever ?

Nirmala : FAIRMED a officiellement lancé son programme au Népal en 2015 avec une coordination locale dans le pays. Une approche qui a été très bien accueillie par les autorités. Cela fait maintenant dix ans que je travaille avec FAIRMED, une organisation qui fait preuve d’un esprit d’ouverture et avec laquelle je me sens pleinement en confiance. L’équipe du siège à Berne sait se montrer à l’écoute. Elle nous fait confiance pour assurer la gestion sur le terrain et nous laisse piloter nous-mêmes nos programmes, de la planification à la mise en place, jusqu’à la finalisation. C’est une véritable collaboration, pas une approche verticale avec hiérarchie par le haut. L’ensemble de nos collaborateurs et collaboratrices actifs sur place sont recrutés localement et nos agents communautaires sont issus directement des villages dans lesquels nous opérons. C’est une approche essentielle pour étendre nos ressources sur le terrain – et ça marche.

Ferdinand : Je constate la même chose au Cameroun. Je dirais que FAIRMED est une organisation localisée. Pour moi, cela se traduit par quatre points :

1. L’équipe du siège implique l’équipe nationale dans les processus décisionnels.
2. La planification et la mise en œuvre des projets nous reviennent – Berne se contente d’accompagner en arrière-plan.
3. Les compétences de l’équipe, des partenaires et des parties prenantes sont renforcées de manière ciblée.
4. Et nous axons nos efforts sur une approche communautaire afin de favoriser une véritable appropriation des projets.

Lorenz : Ça fait plaisir à entendre. Mais arrêtons-nous un instant sur la terminologie : comment définiriez-vous les termes de « localisation » et de « décolonisation » précisément ?

Ferdinand : Pour moi, il s’agit d’un transfert de toutes les responsabilités et compétences décisionnelles, d’encadrement et de gestion des ressources sont transférées par les organisations internationales aux acteurs nationaux voire, le cas échéant, directement aux communautés locales. L’objectif ? Obtenir une organisation qui soit dirigée localement, soutenue localement. Ce sont les populations sur place qui doivent fixer le cadre. Les partenaires internationaux soutiennent, mais ne dirigent pas.

Nirmala : Exactement. Pour moi, la localisation implique également de comprendre pleinement les besoins et les contextes locaux. Les décisions prises localement sont plus réalistes, plus pertinentes – et aussi plus à même d’être acceptées par les habitants et les autorités. Cela permet d’agir de manière durable.

Lorenz : Je comprends. Mais je suppose que ce n’est pas toujours facile. Selon vous, quels sont les principaux obstacles à surmonter ?

Nirmala : Honnêtement, faire évoluer les mentalités. Les services gouvernementaux, les ONG partenaires – et parfois même leurs propres collaborateurs et collaboratrices – ont tendance à remettre en question les décisions prises localement. Mais dès qu’ils ou elles apprennent que la direction de l’organisation les endosse, tout rentre dans l’ordre. Cela montre à quel point la confiance du siège est importante. Elle est la condition sine qua non d’une localisation efficace. Sans la confiance du siège, c’est tout le processus qui est mis à mal. C’est pourquoi je pense que de tels principes doivent être clairement ancrés dans la stratégie et les règlements de l’organisation pour que leur application ne dépende pas de la bonne volonté de chacun et chacune.

Ferdinand : Tout à fait d’accord. Ce que je me demande, c’est comment on peut estimer la part réelle de pouvoir décisionnel transférée par le siège. Où s’arrête l’influence de Berne ? Où commence véritablement l’autonomie à l’échelon local ? Autre problème : certains bailleurs de fonds cherchent à imposer leurs méthodes, même si celles-ci ne sont pas adaptées au contexte local. Cela crée souvent des tensions. De plus, je pense que localisation et décolonisation ne permettent pas nécessairement de s’attaquer aux fondements du déséquilibre des pouvoirs. Nous déplaçons le pouvoir, mais les structures qui se cachent derrière restent souvent en place. Il y a aussi la question de la langue : des termes tels que « localisation » ou « décolonisation » peuvent se comprendre de manières très différentes. Et malheureusement, ce type de discussions ne se tiennent qu’entre partenaires du Nord.

Citation

«Localisation et décolonisation ne permettent pas nécessairement de s’attaquer aux fondements du déséquilibre des pouvoirs. Nous déplaçons le pouvoir, mais les structures qui se cachent derrière restent souvent en place.»

Lorenz : Merci pour ces observations très intéressantes. Mais quels sont, selon vous, les principaux avantages de la localisation ?

Ferdinand : Très clairement, elle permet d’accroître le niveau d’expertise à l’échelon local. Les qualités de dirigeant sont mises en avant. Les habitants se sentent respectés et écoutés. Et nous, nous pouvons aussi en tirer de précieux enseignements – c’est un processus bilatéral. Les approches adaptées aux cultures locales sont tout simplement plus efficaces.

Nirmala : Tout à fait d’accord. La localisation favorise non seulement le renforcement des compétences, mais aussi les échanges entre le siège et les équipes nationales. Et pour le siège, c’est aussi l’occasion de repenser son rôle – davantage comme un soutien et moins comme un centre de contrôle.

Lorenz : Quelles sont vos attentes vis-à-vis de FAIRMED ?

Nirmala : J’aimerais que les équipes du siège réfléchissent systématiquement à leurs efforts de localisation – et qu’on soit davantage impliqués dans le processus sur le terrain. On pourrait par exemple identifier les bons exemples, les documenter et les transposer dans d’autres pays, en les adaptant au contexte.

Ferdinand : C’est aussi mon avis. Il pourrait être utile de procéder à une analyse de la situation : où en est FAIRMED en matière de localisation ? De quelle marge décisionnelle disposent réellement les pays, et les communautés ? Nous devrions également partager davantage nos expériences, qu’elles soient positives ou négatives. Et bien sûr, très important : nous devons voir comment exercer une influence au niveau national. Car dans de nombreux pays, les structures étatiques sont très centralisées, ce qui empêche souvent d’agir de manière durable.

Lorenz : Merci à vous deux. Une nouvelle fois, cet entretien a montré à quel point localisation et décolonisation ne sont pas des concepts abstraits, mais nous concernent au quotidien. Et il nous reste du chemin à parcourir.

Cet entretien, tout comme les notes finales attribuées par Ferdinand et Nirmala à FAIRMED (6,5 et 8 sur 10), sont la preuve que nous ne sommes pas mauvais, mais que nous pouvons faire mieux. Les connaissances ainsi que la proximité de nos collaborateurs et collaboratrices, directement issus des pays et régions où nous menons nos projets, sont un atout pour l’organisation, et un gage de durabilité. Par ailleurs, nous allons devoir réfléchir à la manière dont nous pouvons localiser davantage de responsabilités tout en assurant notre stratégie et la qualité de notre action dans l’ensemble des pays où nous sommes présents. Nous allons devoir aborder ces questions de manière systématique, participer à et apprendre au sein de groupes d’échange entre ONG et réfléchir à la question des processus décisionnels décentralisés. Nous vous tiendrons informés !

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